Le marché européen de la construction bois : état des lieux et perspectives
Dossier – Filière bois (construction & aménagement)
En France, le bois représente 6,6 % du marché résidentiel neuf en 2024. En Allemagne, c'est 24,1 %. En Scandinavie, les estimations historiques dépassent 80 %. Cet écart dit tout du potentiel de rattrapage de la filière française — et des dynamiques très différentes qui traversent le marché européen de la construction bois. Loin d'être homogène, ce marché se structure autour de leaders historiques, de marchés en forte croissance, et de pays comme la France qui amorcent leur transition sous la pression réglementaire.
À retenir (en 30 secondes)
• La filière construction bois française représente 4,6 milliards d'euros HT de chiffre d'affaires en 2024, avec une croissance de 0,5 % en valeur malgré la crise du neuf. [1]
• La part de marché du bois dans le résidentiel neuf français atteint 6,6 % en 2024, contre 24,1 % en Allemagne — un écart de près de 4 points qui illustre le potentiel de rattrapage. [2]
• 12 pays européens ont déjà atteint une part de marché bois supérieure à 10 % dans le résidentiel, dont l'Autriche, l'Allemagne, le Danemark et la Slovénie. [3]
• La RE2020 et ses paliers 2025-2028-2031 sont le principal moteur de croissance identifié pour la filière française dans les prochaines années. [1]
Un marché européen structuré autour de trois groupes de pays
Le marché européen de la construction bois n'est pas uniforme. On y distingue trois groupes aux trajectoires très différentes, selon leur maturité, leur ressource forestière et leur contexte réglementaire.
Les leaders historiques : Scandinavie et Autriche. La Suède, la Finlande et la Norvège ont bâti leur culture constructive sur le bois depuis plusieurs siècles. Les estimations historiques font état de parts de marché supérieures à 80 % dans le résidentiel individuel — à prendre comme des ordres de grandeur, car les données comparatives récentes et normalisées à l'échelle européenne sont rares. [3] L'Autriche est le pays d'Europe centrale le plus avancé : elle figure parmi les leaders de la construction CLT et exporte massivement vers l'Allemagne, la France et le Royaume-Uni. La culture du bois y est profondément enracinée, portée par une ressource forestière abondante et des industriels très structurés comme Binderholz, Mayr-Melnhof Holz ou Stora Enso.
Les marchés en forte croissance : Allemagne et Europe centrale. L'Allemagne est le marché le plus dynamique d'Europe continentale. La part du bois dans les logements neufs y atteint 24,1 % en 2024, contre 20,4 % en 2020. Cette progression s'explique par la combinaison d'une tradition de construction bois bien installée, d'une industrie de transformation très industrialisée et d'une pression réglementaire croissante sur le carbone. Douze pays européens — dont la Belgique, le Danemark, la République Tchèque et la Slovénie — ont franchi le seuil des 10 % de part de marché bois dans le résidentiel. [3]
Les marchés en rattrapage : France, Italie, Espagne. La France se situe dans ce troisième groupe. Avec 6,6 % du marché résidentiel neuf en 2024, elle accuse un retard structurel par rapport à ses voisins — mais affiche une dynamique positive dans le tertiaire, où la part du bois atteint 13,6 %. [2] L'Italie et l'Espagne sont dans des situations comparables, avec des filières locales moins développées mais des marchés qui s'ouvrent progressivement à la construction bois sous l'impulsion des politiques environnementales européennes.
La filière française en 2024 : résilience dans la crise
Le marché de la construction bois français a traversé 2024 dans un contexte difficile — la crise du logement neuf a touché l'ensemble du secteur. Mais la filière bois a mieux résisté que la construction traditionnelle.
Les chiffres de l'Enquête Nationale de la Construction Bois 2025 (ENCB), menée par France Bois Forêt et le CODIFAB sur un échantillon de 987 entreprises, dressent un état des lieux précis de l'activité 2024 :
- 4,6 milliards d'euros HT de chiffre d'affaires, en hausse de 0,5 % en valeur mais en recul de 6 % en volume par rapport à 2022. [1]
- 18 250 logements construits en bois en 2024, en baisse de 17 % — mais l'ensemble du secteur résidentiel recule de 22 %, ce qui signifie que le bois gagne des parts de marché en période de crise.
- 28 565 salariés dans la filière, avec 50 % des entreprises qui prévoient d'embaucher en 2025 et 36 % qui prévoient d'investir dans les deux ans.
- 71 % du chiffre d'affaires réalisé en construction neuve (56 % logements, 44 % bâtiments non résidentiels), les 29 % restants en entretien-rénovation, en hausse de 9 % — un segment porteur pour les prochaines années. [1]
La construction bois résiste structurellement mieux que les filières traditionnelles. C'est l'un des enseignements les plus significatifs de 2024 : quand le marché du neuf s'effondre, le bois conserve et même améliore sa part de marché. Cela s'explique par deux dynamiques : la pression réglementaire RE2020 qui oriente les projets vers les matériaux bas carbone, et la capacité de la construction bois à réduire les délais de chantier — un argument décisif pour les promoteurs en période de tension sur les financements. [1]
Le tertiaire, moteur de la croissance française
Si le résidentiel reste le segment dominant de la construction bois en France, c'est le secteur tertiaire qui affiche la dynamique de croissance la plus marquée. Avec 13,6 % de part de marché en 2024 (contre environ 10 % en 2020), les bâtiments non résidentiels — bureaux, établissements scolaires, équipements sportifs, commerces — tirent la filière vers le haut. [2]
Ce dynamisme s'explique par plusieurs facteurs. Les maîtres d'ouvrage publics — collectivités, établissements scolaires, hôpitaux — ont été parmi les premiers à intégrer les exigences carbone dans leurs appels d'offres, parfois avant même que la réglementation ne les y oblige. Le bois, avec son bilan carbone favorable et ses délais de chantier réduits, s'est imposé comme une réponse naturelle à ces exigences. La construction modulaire et préfabriquée en bois, particulièrement adaptée aux bâtiments tertiaires, a aussi bénéficié d'une montée en industrialisation des acteurs français.
Des projets emblématiques comme le campus de bureaux en bois de Nanterre — présenté comme le plus grand d'Europe à sa livraison en 2024 — illustrent la montée en gamme et en ambition de la filière française sur le segment tertiaire. [4]
Le contexte européen : une crise du neuf qui frappe inégalement
La construction bois ne se développe pas dans un marché favorable. Toute l'Europe a traversé une crise du logement neuf en 2023-2024, liée à la remontée des taux d'intérêt et à l'inflation des coûts de construction. Mais cette crise frappe inégalement les différents pays et matériaux.
En Suède et en Finlande, paradoxalement les leaders historiques de la construction bois, la crise a été particulièrement sévère — avec des reculs de mise en chantier de l'ordre de 37 à 45 % entre 2022 et 2024. [5] Ces marchés très exposés à la conjoncture immobilière souffrent davantage que des marchés plus diversifiés comme l'Allemagne ou la France.
À l'échelle européenne, la production de bois résineux des pays membres de l'EOS (European Organisation of the Sawmill Industry) s'établit à 78 millions de m³ depuis 2023, soit 10 % de moins qu'en 2021. En incluant la Norvège et la Suisse, la production totale atteint 97 millions de m³. Une légère reprise de la consommation a été enregistrée en 2024 (+2,1 %), mais le niveau reste inférieur de 13 % à celui de 2021. [6]
Les moteurs de croissance pour les prochaines années
Malgré la crise conjoncturelle, les fondamentaux du marché européen de la construction bois restent solides. Plusieurs moteurs de croissance structurels soutiennent les perspectives à moyen terme.
La pression réglementaire carbone. La RE2020 en France, les objectifs de neutralité carbone de l'UE à l'horizon 2050, et les politiques nationales de décarbonation du bâtiment dans tous les pays membres créent un cadre favorable durable pour les matériaux biosourcés. Les paliers RE2020 de 2028 et 2031 sont le principal catalyseur identifié pour la filière française. [1]
L'industrialisation de la filière. La construction bois bénéficie d'une montée en puissance de la préfabrication en atelier — ossature bois, CLT, modules volumétriques — qui réduit les délais de chantier, améliore la qualité de mise en œuvre et compresse les coûts. Cette industrialisation progressive est un levier de compétitivité-prix décisif face aux matériaux traditionnels. Les bois de charpente, les montants ossature bois et les poutres en bois sont au cœur de cette dynamique industrielle.
La rénovation énergétique. Au-delà de la construction neuve, la rénovation représente un gisement croissant pour la filière bois. Les surélévations en bois (légèreté), les extensions ossature bois et les solutions d'isolation biosourcée ouvrent des marchés complémentaires moins exposés aux cycles immobiliers.
Les scénarios prospectifs. Les scénarios de l'ADEME prévoient que la part de marché de la construction bois en France pourrait osciller entre 10 à 20 % et 40 à 50 % d'ici 2050, selon les trajectoires de décarbonation adoptées. Ces fourchettes larges reflètent l'incertitude des projections à long terme — mais même le scénario bas représente un doublement ou triplement de la part de marché actuelle. [2]
Les défis qui freinent encore la filière française
Malgré ces perspectives favorables, plusieurs freins structurels ralentissent encore le développement de la construction bois en France.
Le différentiel de coût. La construction bois reste en moyenne plus chère à la construction que les filières traditionnelles, même si l'écart se réduit avec l'industrialisation. Ce surcoût initial est souvent compensé par des gains en délais et en coûts de maintenance — mais il reste un frein à l'entrée pour de nombreux maîtres d'ouvrage.
Le déficit de culture bois chez les prescripteurs. Architectes, bureaux d'études, promoteurs : la culture de la construction bois n'est pas encore généralisée dans les professions de la maîtrise d'œuvre française. La formation initiale et continue est un enjeu identifié par la filière.
La tension sur l'approvisionnement. Le développement rapide de la demande en bois de construction, combiné aux dégâts des scolytes sur les forêts d'épicéa en Europe centrale, crée des tensions sur les volumes disponibles et les prix. La filière française dispose d'un atout : une ressource en douglas relativement abondante dans le Massif central, comme en analysé dans notre article sur les essences.
La raréfaction de l'épicéa en Europe. L'épicéa, pilier historique de la ressource bois résineux européenne, est fragilisé par le changement climatique et les scolytes. Plusieurs scieries européennes se repositionnent vers le pin, qui offre des propriétés mécaniques comparables. Cette évolution modifie progressivement les chaînes d'approvisionnement. [6]
Conclusion : la France a le potentiel, les leviers sont activés
Le marché européen de la construction bois est pluriel. Les leaders scandinaves et autrichiens ont construit leur avance sur plusieurs décennies — ressource, culture, industrialisation. L'Allemagne est en train de combler son retard à grande vitesse. La France, avec ses 6,6 % de part de marché résidentiel en 2024, est encore loin des ambitions affichées dans les scénarios bas carbone — mais les leviers sont désormais activés : RE2020, montée en industrialisation, demande tertiaire, rénovation.
La filière bois française dispose d'un atout que ses voisins n'ont pas toujours : une ressource locale diversifiée — douglas du Massif central, chêne, pin maritime — qui peut alimenter une filière courte à faible empreinte carbone, comme évoqué dans notre article sur le bois dans le bâtiment bas carbone. Le marché européen donne la direction. La vitesse à laquelle la France le suivra dépendra largement de l'accélération réglementaire et de la capacité de la filière à industrialiser son offre.
⚠️ Note sur les données
Les chiffres de parts de marché en Scandinavie (80-90 %) sont issus de sources datant de 2009-2012 et doivent être considérés comme des ordres de grandeur historiques, faute de données comparatives récentes normalisées à l'échelle européenne. Les projections ADEME à l'horizon 2050 sont des scénarios prospectifs, non des prévisions. Les données françaises 2024 sont issues de l'Enquête Nationale de la Construction Bois 2025 (ENCB), référence sectorielle la plus récente et la plus fiable disponible.
Sources
[1] France Bois Forêt / CODIFAB — Enquête Nationale de la Construction Bois 2025 (ENCB, activité 2024). Chiffre d'affaires 4,6 Mds € HT, 18 250 logements bois, 28 565 salariés, +9 % entretien-rénovation. codifab.fr
[2] ADEME Batizoom — Indicateur "Part de marché des bâtiments neufs en construction bois selon le secteur". France 2024 : 6,6 % résidentiel neuf, 13,6 % tertiaire. Scénarios prospectifs 2050 : 10-20 % (S4) à 40-50 % (S1). batizoom.ademe.fr
[3] Sikkema R. et al. (2023) — "Un inventaire du marché du bois de construction pour le bâtiment résidentiel en Europe". 12 pays européens avec part de marché bois supérieure à 10 % dont Autriche, Allemagne, Danemark, Slovénie. forestopic.com
[4] Usine Nouvelle / Batiweb (avril 2026) — Campus de bureaux en bois de Nanterre, livré par WO2 en 2024. Hexaom livre sa première maison ossature bois fin 2025 dans le Pas-de-Calais. usinenouvelle.com
[5] IFO Institut / Le Moniteur (2024) — Crise du logement neuf en Europe : recul de 37,2 % en Suède et 36 % en Finlande en 2023. Prévision de baisse de 47 % en Suède et 22 % en France entre 2022 et 2026. lemoniteur.fr
[6] Bois360 / EOS (novembre 2025) — Production bois résineux européen : 97 millions de m³ (EOS + Norvège + Suisse). Allemagne : 24,1 % des logements neufs en structure bois en 2024 (contre 20,4 % en 2020). Raréfaction structurelle de l'épicéa. bois360.com
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